Une ville de camps : les 185 000 déplacés d’Haïti luttent pour leur survie face à la violence des gangs

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Aperçu:

Plus de 600 000 personnes ont été déplacées dans la capitale haïtienne, et près de 185 000 d’entre elles ont cherché refuge dans des camps de fortune à travers Port-au-Prince. Malgré les efforts continus de la Police nationale haïtienne, avec l’aide de la mission multinationale et multinationale de soutien à la sécurité (MSS), de nombreux résidents déplacés restent dans l’incertitude, survivant au jour le jour et s’accrochant à l’espoir de rentrer chez eux. Les écoles et les infrastructures publiques locales abritent désormais des familles désespérées confrontées à des conditions insalubres, à la surpopulation et à une crise sanitaire imminente.

PORT-AU-PRINCE — Une femme de 60 ans se tenait dans un coin ombragé de la cour surpeuplée du lycée Marie Jeanne. Son visage ridé, rempli d’inquiétude, exprimait la tension d’une vie bouleversée par la violence. Le Lycée Marie Jeanne est l’une des nombreuses institutions publiques de la capitale haïtienne qui ont été contraintes d’être utilisées comme abris de fortune, alors que les bâtiments gouvernementaux, les écoles et autres infrastructures publiques peinent à accueillir le nombre croissant de résidents déplacés cherchant refuge après avoir fui la violence des gangs.

« J’aimerais retourner dans ma ville natale », murmura la femme, sa voix portant le désespoir discret partagé par tant de déplacés d’Haïti. Elle a des problèmes visuels et d’autres problèmes de santé. « Je demande aux responsables de m’envoyer là-bas pour échapper à cette misère. Je ne dors pas bien, je ne me réveille pas bien, je ne suis pas en paix.

Les paroles et le désespoir de cette femme offrent un aperçu de la réalité à laquelle sont confrontés des milliers de personnes déplacées en raison de l’insécurité persistante dans le pays. L’impact de l’insécurité s’étend à tous les aspects de la vie, depuis l’incapacité de transporter les produits essentiels bloqués à Port-au-Prince vers les régions jusqu’aux agriculteurs des zones rurales incapables de transporter leurs récoltes vers les marchés de la capitale. Les routes qui étaient autrefois très fréquentées par le commerce sont désormais devenues silencieuses en raison du contrôle des gangs, coupant ainsi les voies vitales agricoles et industrielles d’Haïti. Les rythmes autrefois réguliers de la production, du commerce, des transports, du travail, de l’éducation et de la vie nocturne sont désormais perturbés par la peur.

Les véhicules de l’une des organisations à but non lucratif apportant de l’aide aux personnes déplacées par la violence des gangs partent du camp du Lycée Marie Jeanne à Port-au-Prince. Mardi 3 septembre 2024. Photo de Juhakenson Blaise/The Haitian Times.

Les gangs contrôlent désormais plus de 80 % de Port-au-Prince, transformant la capitale en ce que certains ont appelé « la ville des camps » pour ceux qui fuient la violence. Pour le seul premier semestre 2024, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime qu’environ 600 000 personnes ont été déplacées à travers Haïtidont près de 185 000 à Port-au-Prince. L’OIM estime que parmi les personnes déplacées figurent certaines des personnes les plus vulnérables d’Haïti – des femmes enceintes, des enfants et des personnes handicapées – toutes forcées de quitter leur foyer alors que la terreur des gangs déferle sur des quartiers entiers.

La vie dans le refuge pour personnes déplacées

Au refuge du lycée Marie Jeanne, enfants et personnes âgées côtoient les dangers comme un réservoir d’eau insalubre au milieu de la cour. Son eau trouble et infestée d’insectes présente un risque important de maladie, mais n’ayant nulle part où aller, les réfugiés cuisinent et se baignent à quelques pas de là.

Pour certains résidents déplacés, comme cette sexagénaire originaire du Plateau Central, la survie est devenue une épreuve d’endurance. Elle et ses deux filles ont fui leur maison de Savane Pistache, un quartier de la capitale, lorsque des gangs ont fait irruption dans le quartier. Gran Ravin et la Savane Pistache quartiers, laissant derrière eux la vie qu’ils connaissaient autrefois.

« Je ne peux pas imaginer y retourner », dit-elle en secouant la tête. “Pas après ce que nous avons vu.”

Un réservoir d’eau insalubre se trouve dans la cour du camp de réfugiés du lycée Marie Jeanne, ce qui suscite des inquiétudes quant à d’éventuelles épidémies. Port-au-Prince, 3 septembre 2024. Photo de Juhakenson Blaise/The Haitian Times.

Pour d’autres, la vie quotidienne est un équilibre délicat entre survie et peur. Des marchés de fortune ont fleuri à proximité des camps, avec des vendeurs vendant de tout, de la nourriture aux pièces mécaniques. Certaines femmes, autrefois vendeuses de nourriture autonomes, dépendent désormais de la charité ou de l’eau de pluie pour subvenir à leurs besoins fondamentaux.

Une mère, réfugiée dans un autre refuge, le bureau du ministère de la Communication et de la Culture (MCC), était une vendeuse de nourriture de rue qui subvenait à ses besoins et à ceux de ses enfants grâce à son commerce.

« Si quelqu’un voyait où je dors, il verrait que ce n’est pas un endroit où même un chien voudrait dormir. Mais je dois rester là, comme un handicapé sans valeur.

Une sexagénaire habitante de Port-au-Prince contrainte de fuir son domicile dans le quartier de Savanne Pistache.

“Quand il pleut, ceux d’entre nous qui se trouvent dans la cour attendent dans les escaliers du ministère et récupèrent l’eau de pluie”, a-t-elle déclaré. “Le soir, quand il ne fait pas chaud, ce sont les punaises de lit qui nous empêchent de dormir.”

Son histoire est partagée par d’autres personnes dans le refuge, qui vivent parmi des tas d’ordures et sont constamment menacées pour leur sécurité. Ils s’assoient parmi les poubelles, préparent leurs repas et se lavent avec toute l’eau qu’ils trouvent, vivant dans des conditions qui, au fil du temps, se sont normalisées de manière inquiétante.

Un tas d’ordures au milieu de la cour du camp de réfugiés violents du Ministère de la Communication et de la Culture (MCC) à Port-au-Prince, le mardi 3 septembre 2024. Photo de Juhakenson Blaise/The Haitian Times.

Malgré le besoin croissant d’abris, le gouvernement haïtien est aux prises avec une autre crise : nombre de ces camps sont situés dans des écoles dont la réouverture est prévue le 1er octobre. Le Lycée Marie Jeanne, comme plusieurs autres écoles de Port-au-Prince, est à la fois un lieu de refuge et une institution essentielle pour les élèves de la ville. Mais sans plan clair pour reloger les personnes vivant dans les camps, un conflit plane sur la question de savoir si les déplacés seront forcés de partir pour laisser la place aux étudiants. Pendant ce temps, les refuges surpeuplés sont devenus des terrains propices à la maladie et à la violence.

“Nous avons trop de monde dans cet espace”, estime Géraldine Edmond, membre du comité gérant le site du Lycée Marie Jeanne. « C’est une école censée accueillir environ 500 élèves, pas 1 100 réfugiés. L’assainissement ici est désastreux.

Une nation déplacée en danger : survivre à l’ombre de la violence

Le nombre croissant de personnes déplacées à cause de la violence des gangs a poussé les systèmes fragiles d’Haïti jusqu’à leur point de rupture. Les hôpitaux sont débordés, les écoles sont sur le point de s’effondrer sous la pression du double rôle et les groupes humanitaires sont à bout de souffle. Et tandis que les organisations internationales comme les Nations Unies et l’OIM tentent de suivre le rythme de l’escalade de la crise, elles mènent une bataille difficile.

“Nous devons tous vivre avec”, a ajouté Edmond. « L’espace devient de plus en plus invivable. »

Petites tentes mal entretenues où vivent certaines familles déplacées dans le camp de réfugiés du Lycée Marie Jeanne à Port-au-Prince, le mardi 3 septembre 2024. Photo de Juhakenson Blaise.

“L’insécurité a tout paralysé”, a déclaré Edmond. « Les gens ne peuvent pas travailler. Les enfants ne peuvent pas aller à l’école. Les agriculteurs ne peuvent même pas sortir leurs produits de la campagne.»

Le manque d’assainissement de base n’est pas la seule menace. Les camps, notamment ceux du lycée Marie Jeanne et du ministère de la Communication et de la Culture (MCC), sont devenus des foyers de violences sexuelles. Les femmes et les filles vivent dans la peur constante d’être agressées, leurs tentes de fortune n’offrant que peu ou pas de protection contre les intrus.

« Le risque de violence sexuelle envers les femmes et les filles vivant dans les sites de déplacés de la capitale augmente rapidement », a déclaré le Fonds des Nations Unies pour la population. FNUAP a prévenu dans un communiqué.

Le rapport de l’organisation dresse un tableau sombre : les femmes se baignent en plein air, souvent dans les mêmes espaces que les hommes, et nombre d’entre elles ont déjà été agressées. Une mère de sept enfants vivant dans le camp faisait partie des victimes de viol, un crime de plus en plus utilisé par les gangs comme arme de terreur.

Entre janvier et mai 2024 seulement, près de 4 000 cas de violences basées sur le genre ont été signalés, dont 65 % ont été des viols et 7 % d’autres agressions sexuelles, principalement commises par des membres de gangs, selon l’organisation onusienne. FNUAP a souligné comment les zones contrôlées par les gangs sont devenues des zones de guerre où le viol est utilisé comme arme, laissant les femmes comme celles du Lycée Marie Jeanne prises dans un cycle de peur implacable. Hormis les cas de viols dans les camps, comme celui subi par une mère de sept enfants, les violences sexuelles restent une arme utilisée par les gangs dans tout le pays, rapporte l’UNFPA.

Deux femmes réfugiées du ministère de la Communication et de la Culture faisant la lessive dans la cour du site des victimes de violences à Port-au-Prince, le mardi 3 septembre 2024. Photo de Juhakenson Blaise

Promesses de paix et de retour à la normale

Malgré un changement de direction au sein de la Police Nationale d’Haïti (PNH) et l’arrivée de policiers kenyans dans le cadre d’une Mission multinationale de soutien à la sécurité, MSS va aider déloger les gangsleur emprise continue de s’approfondir. Attaques à Ganthier, Carrefour and Gressier ont poussé encore plus de personnes vers les camps de réfugiés, mettant encore plus à rude épreuve des ressources déjà surchargées. Les autorités se sont toutefois engagées à remédier à la crise.

“Notre engagement à lutter de manière décisive contre les gangs en Haïti vient de commencer”, a déclaré le MSS dans un communiqué, à la suite des opérations visant à éliminer les gangs de Bas Delmas, Bel-Air et Solino. “Le MSS et la PNH mènent des opérations de déminage pour éliminer les gangs et rétablir la normale dans les zones mentionnées.”

Mais pour l’instant, de nombreux habitants restent prisonniers d’un cycle de violence et de déplacement. Ils vivent au quotidien dans des camps de réfugiés, espérant qu’un jour ils pourront rentrer chez eux, reconstruire leur vie et échapper à la pauvreté qui définit désormais leur existence.

“Je suis désespérée”, dit la sexagénaire, les yeux remplis de larmes. “J’attends de l’aide et je demande aux autorités de m’aider à me rendre sur le Plateau Central.”

« Je veux quitter cet espace », a déclaré une autre mère, debout dans la tente sans porte où elle et ses trois enfants dorment. « Je paie pour utiliser les toilettes et mon plus jeune enfant reste avec moi pendant que les deux autres vivent chez des amis. Je me sens impuissant.

À suivre